Archéomed, l'archéologie en milieu éducatif

Archéomed, l'archéologie en milieu éducatif

Compte Rendu: La meunerie antique de Barbegal

 

 

 

 

Il faut longer les vestiges parallèles des deux aqueducs, franchir l’étroit couloir de la « pèira traucada », la pierre trouée : surprenant débouché sur un grand terroir de culture dont les roubines nous rappellent qu’il s’agit d’anciens marais. Ne serait-ce que pour cette vue sur un coin de Provence humide (hé oui, ça existe !) après la garrigue et les oliveraies qu’on vient de traverser, il faut se rendre à Barbegal.

Mais bien sûr, le principal intérêt du site, c’est la meunerie. Et sur cette grande dalle en pente, où il vaut mieux ne s’engager qu’avec de bonnes chaussures, quelques vestiges de murs de part et d’autre, des encoches profondément creusées dans le rocher, sont tout ce qui reste de ce qui fut « la plus grande concentration connue de puissance mécanique du monde antique ».

Connue depuis le XVIIIe siècle, fouillée par F. Benoit à la fin des années 30, son étude a été complètement reprise dans les années 90 par une équipe pluridisciplinaire. Les données recueillies ont permis de corriger les datations, de préciser le fonctionnement. Visiter Barbegal désormais, au-delà de l’architecture, c’est ouvrir le chapitre de l’histoire économique d’Arles et du monde romain (la question de l’annone), mais c’est aussi se plonger dans l’histoire des techniques (on a déjà évoqué ça avec le Pont du Gard et le théâtre souterrain d’Apt), et dans l’histoire des paysages (voir la sortie de Vernègues).

 

Pour s’y rendre, consultez l'article suivant.

 

La visite

  1. le Vallon des Arcs. Vision étonnante que ces deux aqueducs parallèles, tantôt superbement conservés, tantôt effondrés en blocs pathétiques 

 

Commencer par le secteur amont de la route, jusqu’au petit canal moderne. Observer les vestiges d’arches en grand appareil de l’aqueduc ouest, construit vers 40-50 de notre ère (époque de Claude, donc contemporain du Pont du Gard) pour alimenter en eau potable la ville d’Arles, et le petit appareil de l’aqueduc oriental, daté lui de 120-130, destiné à la meunerie. 

 

2. Au-delà du canal, se trouvait le bassin de convergence-répartiteur (provisoirement rebouché), dont la découverte a permis à la fois de comprendre le fonctionnement des deux circuits d’eau et de dater l’ensemble. De la droite à l’est arrivait l’aqueduc des Baux (alimenté par plusieurs sources depuis Maussane, le Mas de la Dame et le Paradou), de la gauche l’aqueduc du flanc nord des Alpilles, long de 35 km, venant de Molléges, St Rémy, Eygalières. Les deux se rejoignaient dans un bassin de moins de 3 m sur 2, pour un peu plus d’1,5 m de profondeur. Plusieurs reprises et réfections ont donné du fil à retordre aux archéologues : mais c’est sur la base de ces éléments, complétés par l’étude des dépôts carbonatés, et la découverte d’un as de Trajan des années 103-111, que les datations et le fonctionnement des ouvrages ont pu être précisés.

 

3. Les arcs.

 

Retraverser la route, s’engager vers la partie aval du vallon, où subsistent quelques beaux arcs .


Les arcs : avec des élèves, on pourra repérer quelques éléments d’architecture, base, imposte, appareillage 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

leur faire observer la diversité des matériaux (la pierre et la brique ), les moulures et autres éléments de décoration  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 , en place ou en remploi (issus probablement d’une villa romaine très proche, non encore fouillée).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Plusieurs portions de canal sont bien conservées : environ 90 cm de large, un radier en béton de tuileau très épais . Le débit dépend évidemment des dimensions du conduit, mais aussi de la pente, et du rétrécissement parfois important dû aux dépôts calcaires.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

On a évalué le débit à 22000 m3 par jour, pour une population arlésienne estimée à 12 à 15 000 personnes. C’est 3 fois plus que la consommation familiale actuelle ! L'approvisionnement d'Arles en eau était donc largement assuré.

A l’extrémité du vallon, les deux conduits se séparent, celui d’Arles bifurquant à angle droit vers l’ouest . Les dépôts carbonatés sont ici particulièrement importants.

 

4. la peira traucada, ou « pierre trouée »

 

 

 

Pour faire passer le canal, il a fallu trancher  la barrière rocheuse : traces d’escoude sur les parois . Le projet d’ouverture devait être plus  ambitieux, à en juger par les traces visibles en partie supérieure. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Beau débouché sur la plaine cultivée en contrebas  : ce sont les anciens marais des Baux, asséchés par un Hollandais au XVIIe siècle. 

 

Une longue pente rocheuse: 18,20 m de dénivelé, la justification même de la meunerie. Vestiges visibles de part et d’autre de la pente, formant un ensemble de 61 m x 20. A droite et à gauche, deux tronçons de murs divergents très épais marquent la séparation des deux biefs qui alimentaient deux séries parallèles de 8 meules.

 

5. A gauche, une plaque  rappelle les travaux de F. Benoît. C’est lui qui à la fin des années 30 a confirmé l’hypothèse de la meunerie évoquée par les plus anciens historiens. Il manque une petite évocation des travaux plus récents…

 


 

6. Des chambres de meunerie, étagées le long de la pente, ne subsistent que des vestiges très dégradés : ces bâtiments abritaient les meules et une partie du mécanisme. La farine était évacuée par une grande galerie centrale en escalier 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

7. biefs et coursiers: à mi-pente, traverser les chambres de meunerie pour observer les chutes d’eau , avec parfois un important dépôt carbonaté .

 

C’est dans ces espaces plus étroits que se trouvaient les roues, en position verticale, d’un diamètre d’un peu plus de 2 m. Dans ce type d’installation, une goulotte en bois amenait l’eau au-dessus de la roue, dont les extrémités garnies d’augets se remplissaient, le poids de l’eau entraînant le mécanisme. Un autre système aurait consisté à garnir de pales de bois la circonférence des roues, le courant poussant la roue « par en-dessous » ; la roue aurait été alors plus large, ainsi que son logement, ce qui n’est pas le cas à Barbegal. Entre la rotation verticale de la roue et celle horizontale de la meule, il fallait un système d'engrenage. Ce système, en bois, inventé quelques siècles plus tôt sans doute à Alexandrie sous les Ptolémée, était bien répandu dans le monde romain.

 

Les meules (meta et catillus) , dont quelques fragments ont été retrouvés en fouille, de forme courante pour l’époque romaine, mesuraient environ 75 cm de diamètre. On a essayé de déterminer l’origine du basalte : la seule certitude c’est qu’il n’est pas régional, il peut provenir d’Italie ou du Massif Central.

On a calculé que cette batterie de 16 meules pouvait produire 4,5 tonnes de farine par jour, soit 350g de farine pour 12500 personnes : la population d’Arles à l’époque.

 

8. L’exutoire – Contourner par un sentier les installations d’en bas, masquées par la végétation, et rejoindre le chemin. C’est dans ce secteur que se sont concentrées les fouilles des années 90. Elles ont permis d’invalider un élément de la maquette du Musée d’Arles : on n’y a retrouvé aucune trace d’une quelconque installation portuaire, seulement les vestiges d’un portique qui donnait à l'ensemble un caractère monumental; la farine devait être transportée par voie terrestre. La canalisation voûtée par laquelle s’évacuait l’eau à la sortie du bief débouchait sans doute sur de simples fossés de drainage, dont on n’a pas encore retrouvé d’indices. Des céramiques sigillées, piégées dans une cavité à la sortie de l'exutoire, ont confirmé la datation de la meunerie: entre la 2e partie du Ier et la fin du IIIe siècle (pas de sigillée sud-gauloise, des Claires B et C, pas de Claires D ).

 

9. Le « marais des Baux »

 

 

Les carottages effectués en aval de l’exutoire ont montré que cette plaine n’était pas inondée à l’époque romaine. Le marais des Baux, connu au XVIIe, drainé par Van Ens, n'était pas ancien. L’eau issue de la meunerie ne se perdait pas dans des marécages, elle était évacuée par un fossé.

 

10. Le mur d’enceinte

 

 

De part et d’autre des vestiges, à l’extérieur, des encoches creusées dans le rocher rappellent en négatif la présence d’un mur d’enceinte. Quelques assises sont encore visibles en remontant du côté ouest .

 

 

11. Quelques tombes de la fin de l’Antiquité ont été découvertes au SE, un petit cimetière carolingien un peu plus loin. Eléments intéressants pour l’histoire de la vallée des Baux : l’occupation s’est bien poursuivie après l’arrêt des moulins, les bâtiments ont été « squattés » par des paysans. Et le souvenir de la meunerie a duré longtemps : un acte de 1040 évoque dans le secteur une tour « quam vocant molinos centum », « dite des cent moulins ».

 

Quelques questions en suspens…

 

Qui gérait ces moulins? Plusieurs hypothèses, aucune certitude. L’administration impériale, avec le service de l'annone? La ville d'Arles, en gestion municipale? Le propriétaire de la villa de la Mérindole, très proche ? (on connaît plusieurs exemples de moulins hydrauliques sur des villas de particuliers : la villa des Mesclans dans le Var, fouillée par Brun et Borréani en 1996 – ou celle de Haggendorn en Suisse1)? Une « societas » de villae (hypothèse des fouilleurs de la Mérindole) ?

 

D’où provenait le blé? On pensait naguère qu’il était importé par Arles (F. Benoît aurait bien aimé que les cryptoportiques aient servi d’entrepôts) . On sait désormais que la plaine non seulement n’était pas inondée, mais était mise en culture, au moins pour du blé. Pour en être sûr, il faudra attendre la découverte de pollens ou de graines.

 

A qui était destinée cette farine ?

A la population d’Arelate, vraisemblablement – même si, comme le fait remarquer un spécialiste, on ne sait rien sur la boulangerie arlésienne...

 

Esclavage et machinisme

On imagine combien d’hommes une telle installation pouvait remplacer. Comment concilier son existence avec le système de l’esclavage ?

 

Conclusion:

  • Le seul autre exemple comparable de meules en batterie dans l'Empire romain, se trouvait sur le Janicule à Rome. On n’y a retrouvé pour l’instant qu’un ensemble de cinq roues.

  • Les questions de datation étant résolues, la visite de ce site unique reste passionnante parce qu’elle ouvre des perspectives aussi bien sur l’histoire des techniques que sur l’histoire sociale, sans compter celle des paysages.

  • A quand un vrai projet de mise en valeur ? Le site est inscrit depuis 1981 au Patrimoine mondial de l’Unesco. Si les vestiges étaient nettoyés, si on procédait à une reconstitution partielle, si (soyons fous…) on remettait en eau ne serait-ce qu’une roue, on pourrait revivre l’émotion du poète grec devant ce qui était alors une invention récente: la magie du spectacle de l’eau qui bondit sur la roue, et l’image de l’homme ou de l’animal qui s’épuise à tourner la meule fait place à celle plus poétique de la danse des nymphes: « Retenez vos mains de moudre, meunières ; faites la grasse matinée, en dépit du chant des coqs qui annonce le lever du jour. Déo a assigné aux nymphes l’ouvrage de vos mains. Elles bondissent au sommet de la roue, font tourner l’essieu, et l’essieu avec ses rayons entraîne le poids creux des quatre meules » (Antipatros de Salonique, cité par Viollet).

 

Bibliographie :

 

-F. Benoit : L'usine de meunerie hydraulique de Bargegal, Revue archéologique, 1940.

-dossier pédago du Musée d’Arles (à télécharger)

-plusieurs articles de Philippe Leveau:

Le pont de Barbegal au Vallon des Arcs... (in Gallia 2005 n° 62, p. 97-105)

Les moulins de Barbegal 1986-2006 (accessible sur internet)

L'alimentation en eau de la colonie romaine d'Arles et l'aqueduc des Alpilles, C.A.G. 13/5, p. 135 à 141 + biblio (par internet: http://aqueducsromains.free.fr/phleveau1.htm)

- l’ouvrage de Pierre-Louis Viollet: Histoire de l'énergie hydraulique: moulins, pompes, roues et turbines de l'Antiquité au XXe siècle, 2005

-les relevés architecturaux utilisés dans ces diverses publications sont de Jean-Louis Paillet.

1 In Histoire de l'énergie hydraulique... p. 27



04/04/2011
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